Portrait d'observateur : 2 millionième donnée SiRF
Portrait d'observateur
2 millionième donnée SiRF
Le 23 mars dernier, la 2 000 000ᵉ donnée du SiRF était saisie dans la base : une Aurore (Anthocharis cardamines) observée en forêt de Trélon, par Sébastien Mézière.
Naturaliste de terrain depuis plus de trente ans, contributeur assidu du SiRF et adhérent de longue date du GON, il revient avec nous sur cette observation symbolique, son rapport au vivant et le sens qu'il donne à la transmission des données naturalistes.
La 2 millionième donnée n'est qu'un fil de plus dans une immense toile
Entretien avec Sébastien Mézière
Peux-tu nous raconter le contexte de cette observation de l'Aurore en forêt de Trélon ?
Cette observation avait une symbolique très forte pour moi.
C’était le 23 mars, pendant une période un peu particulière sur le plan personnel, lors d’un moment de commémoration et de recueillement. J’éprouvais le besoin de me reconnecter à la nature, au vivant, à ce tout qui continue malgré tout.
Je marchai dans un secteur très familier de la forêt de Trélon, lors d’une boucle d’une vingtaine de kilomètres autour du ValJoly. Il faisait très beau, par une lumière propre aux beaux matins de mars, dans un bleu de plus en plus profond. Je me trouvais en bordure de clairière forestière déjà richement fleurie.
Et puis il y a eu cette Aurore. Un papillon plutôt familier, mais qui dont le nom incarne parfaitement ce moment-là : le renouveau, la vie qui revient, la continuité du vivant.
L'Aurore
Anthocharis cardamines
Petit papillon blanc annonciateur du printemps, l'Aurore est l'une des premières espèces à reprendre son vol dès la fin de l'hiver. Le mâle se reconnaît au premier coup d'œil à la large tache orange qui orne l'extrémité de ses ailes, d'où son nom, qui évoque la couleur du soleil levant.
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Famille Piéridés (Pieridae), papillon de jour
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Envergure 4 à 5 cm
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Identification Fort dimorphisme : le mâle porte la tache orange, la femelle est entièrement blanche à apex grisé. Revers des ailes marbré de vert chez les deux sexes.
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Période de vol De mars à juin (jusqu'en juillet en montagne), une seule génération par an.
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Habitat Milieux frais et semi-ouverts : prairies humides, lisières et clairières forestières, chemins bocagers, friches et jardins peu fauchés. Jusqu'à ~2 000 m d'altitude.
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Plantes hôtes Brassicacées, surtout la Cardamine des prés (Cardamine pratensis) et l'Alliaire officinale (Alliaria petiolata), où la chenille se développe sur les jeunes fruits.
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Répartition Présente dans toute la France et largement en Europe, espèce commune dans les Hauts-de-France.
Le saviez-vous ? Le nom de genre Anthocharis signifie « la grâce des fleurs ». L'espèce passe tout l'hiver sous forme de chrysalide : ses premiers vols printaniers marquent symboliquement le retour de la belle saison naturaliste.
L’Avesnois semble avoir une place importante dans ton parcours…
Oui, profondément.
Je suis arrivé dans l’Avesnois vers l’âge de 12 ans. J’étais plutôt un gamin des villes à la base, et ce territoire a complètement façonné le naturaliste que je suis devenu.
Mes parents me laissaient partir seul dehors, ce qui serait peut-être plus compliqué aujourd’hui, et j’ai découvert une richesse biologique incroyable. Les forêts, les ambiances pré-ardennaises, cette végétation parfois continentale, qu’on qualifie parfois de sub-montagnarde. Il y a quelque chose de très puissant dans ces paysages, de tellurique.
Je pense que c’est là que s’est construit mon rapport au vivant.
Aujourd’hui j’habite près de Lumbres, dans un territoire assez différent, avec moins de naturalistes et beaucoup de choses encore à documenter. Et finalement, ça donne encore plus de sens à la saisie des données, malgré une nature beaucoup plus « banalisée ».
Qu’est-ce qui t’a amené à saisir tes observations dans des bases de données naturalistes ?
Je pense que les données ont une double valeur : une valeur immédiate, et une valeur d’archive.
Ce qu’on saisit aujourd’hui pourra peut-être servir dans plusieurs décennies. On transmet une matière brute que d’autres pourront analyser plus tard : des scientifiques, des gestionnaires, des statisticiens…
Notre environnement évolue à une vitesse folle. On a besoin de comprendre ces évolutions, d’actualiser constamment la répartition des espèces, de documenter les tendances, les phénomènes, d’ajuster la phénologie dans un monde qui se réchauffe
Et puis il y a aussi une dimension de partage très forte. J’aime aller voir ce que les autres naturalistes observent. On vit un peu les prospections des autres par procuration et bien que nous nous rencontrons peu, il se créé par là le sentiment d’appartenir à une communauté.
Qu'est-ce que SiRF ?
Le Système d'Information Régional sur la Faune centralise les observations naturalistes du Nord – Pas-de-Calais. Alimenté par un large réseau de bénévoles et de partenaires, il est un outil essentiel pour la connaissance et la protection des espèces.
motivée
& validation
des données
Qu’est-ce qui te motive encore aujourd’hui à saisir autant de données ?
Très honnêtement : le constat des destructions et des dégradations.
Le fait de documenter massivement le vivant permet qu’on ne puisse plus dire : « on ne savait pas » !
Charlotte, la femme de Sébastien,
l’œil et l’objectif à l’affût du moindre indice sur la vase.
Quand des projets d’aménagement arrivent, quand des milieux disparaissent, les données deviennent importantes. Même les espèces les plus communes méritent d’être considérées.
Pour moi, saisir des données, c’est une manière de contribuer activement à la préservation du vivant. Sans données nous ne construirions pas de listes de rareté finement estimées, de liste rouges, outils fondamentaux d’évaluation et de priorisation. Sans données, pas de plans régionaux d’action etc….
Et puis il y a aussi une dimension associative derrière tout ça. Alimenter une base comme le SiRF, c’est faire vivre un outil collectif.
J’ai presque eu comme ambition de le faire planter parfois ! Certaines journées, je rentrais plusieurs centaines de données. Mais c’était aussi une manière de tester l’outil, de l’éprouver, de participer à son améliorationet de soutenir le travail des personnes qui le font fonctionner.
Depuis combien de temps utilises-tu le SiRF ?
J’ai connu les débuts des bases de données naturalistes régionales.
À la fin des années 1990, pour les papillons de jour par exemple, on fonctionnait encore avec des formulaires papier.
J’ai donc vu arriver les ancêtres de SIRF (FNAT), puis différentes versions du SiRF et toutes les évolutions qui ont suivi.
C’est aussi pour ça que j’ai parfois envie d’appeler à un peu d’indulgence vis-à-vis de ces outils. Certes tout n’est pas parfait, mais il ne faut pas oublier d’où l’on vient. Aujourd’hui, le SiRF nous facilite énormément la saisie par rapport à autrefois. Les chiffres le montrent, les contributions ne font que croitre d’année en année avec des pics lors de l’émergence de nouveaux outils.
Au-delà de l’outil lui-même, il y a un attachement historique et associatif derrière tout ça. C’est, à défaut d’être présent dans les temps plus institutionnels, une façon de s’engager pour l’association.
La relève chausse déjà ses jumelles aux côtés de son père.
Quelle est ton histoire avec le GON ?
Sébastien Mézière, fidèle au terrain et à ce regard généraliste qu’il revendique.
J’ai rejoint le GON au début des années 1990.
À l’époque, j’étais surtout ornithologue débutant, et je regardais un peu le GON avec admiration mais aussi beaucoup d’intimidation. C’était “l’association régionale”, et je ne me sentais pas forcément légitime, petit observateur que j’étais dans un coin perdu de l’avesnois.
Avec le recul, je pense qu’il ne faut jamais oublier ce que ressentent les débutants quand ils arrivent dans une association naturaliste. Tendre la main, et quelque soit le savoir, garder l’humilité que l’on ne sait presque rien. On a tous commencé quelque part, on a tous à apprendre
La pratique naturaliste se construit énormément grâce aux rencontres, aux échanges, aux personnes qui prennent le temps de transmettre, mais paradoxalement le savant parfois impressionne.
Aujourd’hui, j’essaie à mon tour d’être un passeur.
Comment te définirais-tu comme naturaliste ?
Je reste très généraliste. Je vais naturellement vers les groupes qui mobilisent les sens : les oiseaux, les insectes, tout ce qui s’écoute, s’observe, se ressent sur le terrain.
Le sonore prend de plus en plus de place dans ma pratique. Et je m’intéresse aussi davantage à la botanique maintenant, notamment pour comprendre les interactions entre les espèces.
Mais ma pratique a surtout beaucoup évolué dans sa philosophie.
Je ne suis plus du tout dans la quête du « formidable » ou de l’espèce exceptionnelle. Ce qui me touche aujourd’hui, c’est quand un milieu fonctionne encore dans son ensemble.Quand les plantes, les insectes, les oiseaux racontent ensemble un écosystème cohérent, vivant, équilibré.
Ce sont ces moments-là qui me marquent le plus désormais.
Le naturaliste itinérant, prêt pour une nouvelle boucle de prospection.
Tu évoques une “grande chaîne de naturalistes”. Quel regard portes-tu sur ce travail collectif ?
La 2 millionième donnée n’est qu’une donnée de plus, finalement.
Je suis arrivé après 1 999 999 autres observations. C’est simplement tombé sur moi cette fois-ci.
J’aime bien l’image d’une immense toile d’araignée : chacun apporte son fil, et chaque fil consolide l’ensemble.
Cette donnée symbolique appartient à tous les contributeurs du SiRF.
Et je pense qu’il faut vraiment remercier toutes les personnes qui prennent du temps pour observer, saisir, transmettre et faire vivre ces outils collectifs.
Après 2 millions de données… cap sur les 3 millions ?
Pourquoi pas !
Mais au fond, le plus important n’est pas tellement le chiffre.
Ce qui compte, c’est que des personnes continuent à regarder le vivant avec attention, à le documenter et à en prendre soin.
Chaque haie, chaque prairie, chaque fossé peut encore nous apprendre quelque chose, nous révéler des secrets, sous une feuille, à l’intérieur d’un tronc, dans le sol.
Et tant qu’il restera des gens pour observer et transmettre ces informations, il restera aussi un peu d’espoir.